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Châssis Couture

Design · 30 août 2026 · 2 min de lecture

Le ma, ou l’art de laisser la place

Un caractère fait d’une porte et d’un soleil, une villa de Kyoto bâtie pour la lune, un essai de 1933 : trois entrées dans le vide japonais.

À l’automne 1978, le Musée des Arts décoratifs, rue de Rivoli, accueille une exposition au titre d’une syllabe : « MA, espace-temps au Japon ». Elle est conçue par l’architecte Arata Isozaki pour le Festival d’automne à Paris. Le public y découvre un mot que les Japonais emploient sans y penser, et qui désigne à la fois un intervalle d’espace et un intervalle de temps : la distance entre deux piliers, la pause entre deux notes, le temps qu’on laisse à un geste.

Le caractère qui l’écrit, 間, se lit comme un dessin. On y voit une porte, 門, et dans son embrasure un soleil, 日. Le vide y a une fonction précise : laisser passer la lumière.

Une villa pour la lune

Pour voir ce que cela donne en bois et en papier, il faut aller à Kyoto, au bord de la rivière Katsura. Au XVIIe siècle, le prince Hachijō Toshihito y fait creuser un étang et modeler des collines. Son fils Toshitada agrandit ensuite les bâtiments. Devant la véranda du vieux pavillon, une plateforme en bambou avance vers le jardin. Elle a été construite pour une seule chose : regarder la lune.

Les pièces de la villa sont presque vides : des nattes, des cloisons coulissantes, des poteaux. Ce dépouillement a fasciné les architectes modernes européens au XXe siècle, qui ont cru y reconnaître leurs propres principes. Ils regardaient surtout le plan. Ce qui compte à Katsura, c’est ce que le plan permet : ouvrir une paroi, et le jardin entre dans la pièce avec sa saison.

L’éloge de l’ombre

En 1933, l’écrivain Jun’ichirō Tanizaki publie un court essai, In’ei raisan, que René Sieffert traduira en français sous le titre Éloge de l’ombre. Tanizaki y défend la pénombre des maisons anciennes contre l’éclairage électrique. Il parle des laques, qui ne révèlent leur profondeur qu’à la lueur d’une bougie, et de l’alcôve du tokonoma, dont la beauté tient à l’ombre qui s’y dépose plus qu’aux objets qu’on y place.

Mis bout à bout, le caractère, la villa et l’essai disent la même chose. Au Japon, l’espace libre autour d’un objet se compose avec autant de soin que l’objet lui-même. Un bol posé seul sur une étagère y est un choix, et ce choix se mérite.

Pour qui aménage un appartement ou un atelier, la conséquence est très concrète. Chaque objet que l’on retire rend aux autres un peu de lumière, et un peu de temps à celui qui les regarde.

« Le vide se compose, comme le reste. »

Iliess El Azouzi

Photo : John Chang / Wikimedia Commons, CC BY-SA 3.0

Sources (4)
  1. festival-automne.com
  2. en.wikipedia.org
  3. en.wikipedia.org
  4. jstage.jst.go.jp

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